|
|
August 23

N’ENVOYEZ PLUS DE LETTRES…
N’envoyez plus de lettres, seulement des feuilles d’arbres, que le soleil détache ou le vent cueille où l’automne abat et dépose entre vos mains. Je ne les recevrai jamais le lendemain, mais j’ai depuis toujours l’habitude d’attendre et mon cœur, de veiller, n’en sera pas moins tendre. Vous ne pourrez, c’est vrai, rien écrire dessus, cependant je lirai comme si j’avais su les paroles que vous formulez dans votre âme tant vos rêves ont pour moi l’éclat de la flamme. Choisissez les couleurs suivant le ton des jours : que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd, et d’un vert bien profond si l’azur est trop pâle. Qu’elle soit de chêne et blonde comme le hâle au front d’un bel enfant, quand s’achève l’été, et lorsque vient Novembre, afin de refléter ce qu’il ensevelie et ce qu’il remémore veuillez me cueillir une feuille au sycomore. (Mais qu’elle soit de hêtre, d’aulne ou d’olivier, que m’importe après tout pourvu que vous viviez !)
Et si, dans le futur, un jour Dieu vous propose par hasard le bonheur, pour me dire la chose envoyez simplement une feuille de rose.
Aliette Audra (1897-1962)
. August 19
.

Seuls aussi avec l’horizon.
Les vagues viennent de l’Est invisible, une à une, patiemment, repartent vers l’Ouest inconnu, une à une. Long cheminement, jamais commencé, jamais achevé… La rivière et le fleuve passent, la mer passe et demeure. C’est ainsi qu’il faudrait aimer, fidèle et fugitif. J’épouse la mer…
…J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal.
Albert Camus, journal de bord, 1953
August 16
.

Croire au soleil quand l’eau tombe
C'est là le malheur pas le mien Le malheur qui nous est commun Epouvantes des autres hommes Et qui donc t'eut donné la main Etant donné ce que nous sommes Pour peu pour peu que tu l'aies dit Cela qui ne peut prendre forme Tout au moins qui est sur le point Qu'écrase ton poing Et les gens Que voulez-vous dire Tu te sens comme tu te sens Bête en face des gens Qu'étais-je Qu'étais-je à dire Ah oui peut-être Qu'il fait beau qu'il va pleuvoir qu'il faut qu'on aille Où donc même cela c'est trop Et je les garde entre les dents Ces mots de peur qu'ils signifient Ne me regardez pas dedans Qu'il fait beau cela vous suffit Même s'il pleut sur mon visage Croire au soleil quand tombe l'eau Les mots en moi meurent si fort Qui si fortement me meurtrissent Les mots que je ne forme pas Est-ce leur mort en moi qui mord Le malheur c'est de savoir de quoi Je ne parle pas à la fois Et de quoi cependant je parle C'est en nous qu'il faut nous taire
Louis Aragon, extrait du Fou d'Elsa.
|